Gouvernement
PEReN – Pôle d’Expertise de la Régulation Numérique
L’expertise de la science des données au service de la régulation numérique
Soumises à une obligation de transparence, les plateformes d’emploi publient, depuis 2022, des indicateurs sur l’activité des travailleurs des plateformes de livraisons ou de VTCs. Le PEReN a étudié ces données nouvelles et propose une première analyse critique inédite.
Bien peu de statistiques existent aujourd’hui sur l’activité des travailleurs des plateformes de livraisons ou de VTCs (Voiture de Transport avec Chauffeur). Désormais soumises à une obligation de transparence, ces plateformes publient, depuis 2022, des indicateurs qui permettront à terme une meilleure compréhension de cet écosystème. S’appuyant sur l’agrégation de ces informations par l’ARPE (Autorité des Relations sociales des Plateformes d'Emploi), disponibles sur leur site, le PEReN livre une analyse critique de ces indicateurs. Premier exercice du genre, il permet d’entrevoir des ajustements à explorer pour les futures versions de ces indicateurs.
En application de la loi d’orientation des mobilités du 24 décembre 2019 créant l’article L. 1326-3 du code des transports, les plateformes d’emploi (plateformes de VTC et de livraison de marchandises) répondant à certaines caractéristiques (définition prévue par l’article L.1329 du code des transports) sont soumises à l’obligation de publier sur leur site internet une liste d’indicateurs relatifs au temps d’attente, à la durée d’activité et au revenu de ses travailleurs. Les modalités de publication des indicateurs par les plateformes sont décrites dans le décret d’application no 2021-501 du 22 avril 2021 , ainsi que l’arrêté du 12 janvier 2022 relatif aux modalités de présentation des indicateurs et l’arrêté du 12 janvier 2022 relatif à la méthode de détermination des valeurs non représentatives dans le calcul de l’indicateur relatif au temps d’attente des travailleurs. Par ces dispositions, le législateur a voulu améliorer la compréhension de l’écosystème de ces plateformes, fréquemment critiquées pour leur manque de transparence, et sur lequel le monde de la recherche peine encore aujourd’hui à trouver des sources de données fiables, représentatives et exploitables.
Conformément à ces nouvelles obligations, les plateformes d’emploi ont publié, les 1er mars 2022 et 2023, leurs indicateurs d’activité portant respectivement sur l’année 2021 (de septembre à décembre) et l’année 2022. L’ARPE les a collectés et agrégés pour les mettre à disposition depuis son site internet dans un format facilement téléchargeable et exploitable . Elle a parallèlement chargé le PEReN de réaliser des graphiques pour illustrer ces publications ( Indicateurs - VTC , Indicateurs - Livraison ). Poursuivant cette collaboration, le PEReN a conduit la première analyse succincte de ces nouveaux indicateurs agrégés. Les observations qui suivent, quoi que préliminaires, devraient permettre à différents publics (travailleurs des plateformes, chercheurs, régulateurs) de mieux distinguer les apports de ces indicateurs, ce qu’ils permettent de conclure, leurs potentielles limites et les pistes qui permettraient d’en tirer encore davantage d’informations.
Précisés par le décret d’application no 2021-501 du 21 avril 2021, les indicateurs publiés chaque année par les plateformes d’emploi sont la durée de prestation, le revenu et le temps d’attente. Ceux-ci sont distingués suivant différents paramètres :
Figure 1
: Description de la structure des données, incluant pour chaque indicateur
plusieurs sous-catégories.
Lecture
: Pour une année donnée, une plateforme d’emploi doit fournir la valeur du revenu
moyen en euros, sous la forme de la somme des revenus moyens obtenues grâce aux prestations effectuées sur
un mois, pour les travailleurs ayant effectués 3 à 30 prestations par mois, entre 6h et 22h
(jour).
Ces déclinaisons mènent à un total de 95 valeurs attendues chaque année pour chaque plateforme (voir figures 1 et 2), incluant 5 valeurs pour le temps d’attente (par prestation, par période), 45 valeurs pour le revenu et 45 valeurs pour la durée de prestation (5 valeurs par prestation et 40 valeurs par mois ou semaine). Notons néanmoins qu’aucune donnée sur le nombre de travailleurs ou encore sur les différents quantiles de ces indicateurs ne sont fournies. Pour la suite, les détails, modalités de calcul et éventuelles limitations à prendre en compte avant toute interprétation économique sont détaillés en annexe. L’ARPE a collecté et compilé les données publiquement accessibles pour les plateformes suivantes :
Parmi ces données, on retrouve l’intégralité des 95 valeurs pour les plateformes de livraison en 2021 comme en 2022. De leur côté, les plateformes de VTC ont omis en moyenne 19 de ces 95 indicateurs en 2021 (en excluant Marcel et LeCab pour lesquels aucun indicateur n’est fourni pour 2021), et 3 en 2022. Si cette progression est principalement liée à celle de Caocao (passant de 80 valeurs manquantes en 2021 à aucune omission en 2022), les autres plateformes ont elles aussi fourni davantage d’indicateurs en 2022 qu’en 2021, comme illustré en Figure 2. Pour l’ensemble de cette publication, le code utilisé pour traiter les indicateurs ainsi que pour générer les graphes est disponible sur la plateforme de dépôt du PEReN .
Figure 2 : Nombre d’indicateurs, en prenant en compte toutes les différentes catégories, publiés par les plateformes de VTC en 2021 (dernier trimestre) et 2022.
Pour rendre comparables les indicateurs fournis par les plateformes d’emploi, nous avons préalablement construit deux nouvelles variables à partir du revenu et de la durée des prestations en minutes :
Si ces variables enrichissent les constats possibles, il est néanmoins important de rappeler que l’indicateur de temps d’attente renseigne uniquement sur le temps d’attente avant une proposition de prestation, et non sur le temps d’attente avant une proposition effectivement acceptée. Il est possible que certaines plateformes n’aient pas interprété cet indicateur de cette manière. L’annexe précise un certain nombre de précautions importantes et de limites vis-à-vis de ces indicateurs et des conclusions qui se dégagent. Dans ce qui suit, nous présentons plusieurs observations qui découlent de l’analyse de ces nouvelles données. Nous nous concentrons principalement sur le secteur des VTCs, car les données mises à disposition par l’ARPE contiennent actuellement davantage de plateformes de VTC que de plateformes de livraison.
En observant les revenus horaires des plateformes de VTC tels que représentés en Figure 3, deux observations semblent se dégager :
Pour LeCab et Marcel, la différence entre le revenu horaire moyen par prestation avec et sans le temps d’attente est respectivement de 27 euros et 32 euros, alors que pour les autres plateformes elle varie entre 8 euros (Uber) et 19 euros (Free Now).
Figure 3
: Revenu moyen horaire par prestation pour les VTC, avec et sans prise en compte du
temps d’attente.
Lecture
: En 2022, le revenu moyen horaire (en euros) d’un travailleur chez Le Cab était de 70 euros par heure
lorsque nous ne tenons pas compte du temps d’attente avant la réception d’une proposition de prestation, et
de 40 euros par heure lorsque nous incluons le temps d’attente.
La figure 4 montre la différence de revenu horaire moyen pour les plateformes de VTC, sans le temps d’attente, en fonction de l’activité du travailleur, exprimée en tranches de nombre de prestations effectuées sur une semaine (1 à 10, 11 à 25, 26 à 40 et plus de 40). Cette différence de revenu horaire en fonction du nombre de prestations hebdomadaires réalisées est très faible, sauf pour Allocab, Caocao et Marcel. Pour Allocab et Caocao, le revenu horaire des travailleurs effectuant plus de 40 prestations par semaine est approximativement 30 % plus élevé que le revenu horaire de ceux effectuant entre 26 et 40 prestations par semaine. Pour Marcel, nous observons que le revenu horaire dans la tranche de 1 à 10 prestations par semaine est presque 100 % plus élevé que le revenu horaire dans la tranche au-delà de 40 prestations par semaine.
Il est impossible d’expliquer avec certitude l’origine de ces disparités à partir des indicateurs disponibles. En effet, les valeurs rapportées étant des moyennes, il pourrait s’agir d’un effet de volume. Par exemple, pour Marcel, si la population des travailleurs effectuant entre 1 et 10 tâches par semaine est très peu nombreuse et a obtenu des revenus élevés pour des raisons externes et non représentatives, l’écart observé pourrait ne pas être représentatif d’un phénomène global. Une autre explication pourrait être une politique d’attraction des nouveaux travailleurs en rémunérant davantage les premières prestations effectuées. Pour les autres plateformes la différence de revenus horaires entre les différentes tranches de prestations est au plus de 10 %.
Figure 4
: Revenu horaire par volume de prestations hebdomadaires sans prise en compte du
temps d’attente pour les VTC.
Lecture
: En 2022, pour la plateforme Marcel, le revenu moyen horaire (en euros) d’un
travailleur ayant effectué, respectivement entre 1 à 10 prestations (plus que 40 prestations) par
semaine, est de 175 euros par heure (86 euros par heure). Il est important de noter que la taille des
populations dans chaque catégorie n’est pas indiquée.
La figure 5 montre la différence de revenu horaire moyen, sans le temps d’attente, entre les différentes période d’activité (jour, nuit, week-end, semaine, toutes les périodes) pour les différentes plateformes VTC. Trois groupes de plateformes se dégagent vis à vis de la différence de revenu entre les périodes de nuit et les périodes de jour :
Notons que les indicateurs hebdomadaires et mensuels (calculés sous forme de somme et non de moyenne par prestation), pourraient autoriser des analyses plus poussées concernant la répartition du temps de travail entre le jour et la nuit. Cependant, les différences d’interprétation de la définition de ces valeurs empêchent une analyse fiable des données qui en résultent (plus d’informations sur ces différences d’interprétation sont disponibles en annexe).
Figure 5
: Revenu horaire pour différentes périodes d’activité pour les VTCs en 2022, sans
prise en compte du temps d’attente.
Lecture
: En 2022, le revenu moyen horaire (en euros) d’un travailler chez Marcel est
respectivement de 90 (70) euros par heure lorsque la période d’activité considérée est la nuit (le jour) de
22h à 6h (6h à 22H).
La figure 6 illustre, pour les plateformes de livraison, les différences de revenus horaires (calculées sur les indicateurs par prestation) entre 2021 et 2022. À l’exception de Uber Eats, les revenus horaires par prestation semblent augmenter entre 2021 et 2022. Ce constat reste à modérer pour trois raisons : d’abord le temps d’attente n’est ici pas pris en compte ; ensuite l’année 2021 n’est pas complète car les données mises à disposition par les plateformes correspondent uniquement au dernier trimestre de l’année 2021 ; enfin des effets conjoncturels ont pu jouer un rôle, comme par exemple la fin progressive des confinements liés à la Covid-19 en 2021, inflation en 2022, etc.
S’agissant d’Uber Eats, outre une diminution volontaire des montants reversés aux travailleurs suite à une prestation, des changements de modalité dans les calculs pourraient également expliquer la baisse de revenu horaire : par exemple, si la plateforme a commencé à prendre en compte le temps d’approche dans le calcul du revenu en 2022 sans l’avoir fait en 2021, cela ajouterait ce temps à l’indicateur de durée de la prestation, ce qui induirait une diminution « artificielle » du revenu horaire (les données n’étant pas comparables entre 2021 et 2022). Ces observations seront intéressantes à analyser sur des échéances plus longues au fil des années.
Figure 6
: Revenu moyen horaire par prestation pour les plateformes de livraison en 2021
(dernier trimestre) et 2022 (quatre trimestres), sans prise en compte du temps d’attente avant la réception
d’une proposition de prestation.
Lecture
: Le revenu horaire moyen chez Uber Eats était respectivement compris entre 27 et
28 (23 et 24) euros par heure le dernier trimestre de 2021 (sur les quatre trimestres de 2022).
Les analyses produites ici sont encore très préliminaires, mais il est important de souligner à nouveau la spécificité de ces données qui, malgré certains défauts, constituent l’une des rares sources d’information quantifiées sur l’activité des travailleurs de ce secteur. Outre cette première tentative de valorisation, d’autres utilisations de ces données nous semblent possibles.
On peut ainsi envisager l’utilisation de ces indicateurs comme un appui aux travailleurs, à la fois pour mieux chiffrer leurs revendications et pour avoir une meilleure visibilité sur les différences de rémunération entre les plateformes d’emploi sans devoir les tester toutes. Ces indicateurs constituent également une opportunité pour les pouvoirs publics de mieux appréhender ce secteur d’activité et de concevoir des politiques publiques adaptées. En prenant les précautions d’anonymisation appropriées, une mise en perspective de ces nouvelles données en les couplant à d’autres sources (des enquêtes, le droit d’accès aux données personnelles collectées par les plateformes, etc.) pourrait fournir des analyses riches qui prennent en compte les différents contextes pertinents.
Sur la forme, il semblerait également intéressant de poursuivre la collecte et d’enrichir encore ces sources de données sur différents points :
L’année mesurée est l’année civile durant laquelle les indicateurs sont mesurés : 2021 et 2022 à la date de cette publication. Il nous semble néanmoins important d’en souligner quelques spécificités. D’une part, les indicateurs sur la période de 2021 ne tient pas compte de l’année complète, mais de l’année à compter de septembre. Ensuite, 2021 est une année encore fortement marquée par la COVID-19. De ce fait, les comparaisons entre 2021 et 2022 sont à faire avec beaucoup de précautions.
Les trois indicateurs publiés sont les suivants : le revenu, la durée de prestation et le temps d’attente.
La mesure peut être effectuée suivant trois modalités : une moyenne par prestations effectuées sur l’année (ou, pour 2021, sur quatre mois), une somme sur la semaine ou une somme sur le mois. Notons que le temps d’attente est exigé uniquement pour les moyennes annuelles par prestation, et n’est donc pas décliné de manière hebdomadaire et mensuelle, contrairement au revenu ou à la durée de prestation.
Pour les périodicités hebdomadaires ou mensuelles, une ventilation est utilisée par nombre de prestations sur la période. Ainsi, les indicateurs hebdomadaires sont exigés séparément pour les travailleurs effectuant entre 1 et 10 prestations, entre 11 et 25, entre 25 et 40 ou plus de 40. De même, pour les indicateurs mensuels, on sépare en fonction à raison de 3 à 30 prestations mensuelles, 31 à 75, 76 à 120, et plus de 120. Aucun quantile, ni aucune information ne sont cependant fournis sur la proportion de travailleurs représentés par ces différentes partitions.
Enfin, tous ces indicateurs sont ventilés suivant certaines plages spécifiques que sont la semaine (lundi à vendredi), le week-end, le jour (entre 6h et 22h), la nuit (entre 22h et 6h), et l’ensemble de toutes ces plages réunies. Si ces indicateurs sont relativement clairs en utilisant la prestation comme période (« Une prestation effectuée de nuit (entre 22h et 6h) rapporte… »), les agrégations sur la semaine ou sur le mois produisent des indicateurs plus complexes à interpréter, a fortiori vis à vis du nombre de prestations par période. Ainsi, le revenu hebdomadaire de nuit pour les travailleurs effectuant entre 1 et 10 prestations par semaine peut être interprété d’au moins trois manières différentes :
Ne sachant pas quelle interprétation les plateformes ont privilégiée, ni même si celle-ci est constante entre plateformes ou entre années pour une même plateforme, des précautions sont nécessaires à l’interprétation de ces indicateurs.
Les textes de référence relatifs aux modalités de publication des indicateurs par les plateformes d’emploi :
Les publications de l’ARPE relatives aux indicateurs publiés par les plateformes d’emploi en 2022 et 2023 :