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PEReN – Pôle d’Expertise de la Régulation Numérique
L’expertise de la science des données au service de la régulation numérique
Basé sur les revenus publicitaires, le modèle économique de la grande majorité des réseaux sociaux vise à maximiser leur temps d’utilisation. Les leviers technologiques mobilisés étant peu à la main des usagers, des voix s’élèvent en faveur d’une « ouverture » des réseaux sociaux pour « redonner le choix aux utilisateurs ». Avec quels impacts sur eux et sur les plateformes ces pistes sont-elles envisageables ? Ce n° 9 d’« Éclairage sur… » fait le point.
Le modèle économique de la grande majorité des réseaux sociaux est basé sur les revenus publicitaires. Ces derniers sont générés grâce au temps passé par les utilisateurs à consulter, créer ou partager des contenus. Cela crée un intérêt pour les plateformes à ce que leurs utilisateurs passent toujours plus de temps sur le réseau.
Pour maximiser ce temps d’utilisation, les plateformes bénéficient de trois leviers principaux :Les grandes plateformes ont une grande latitude sur la manière de jouer sur ces trois leviers et la législation en la matière est encore limitée ou récente. Si des textes européens, comme le Digital Services Act ou le prochain Digital Fairness Act, introduisent des garde fous, l’effet sur les mécanismes d’attention reste encore peu visible ou concret.
Cette situation mène certains acteurs ou observateurs à faire des propositions en faveur d’une « ouverture » des réseaux sociaux pour « redonner le choix aux utilisateurs » (« Pour le pluralisme algorithmique! », Tribune, Le Monde, 25/09/2024) et leur permettre de reprendre le contrôle sur ces leviers. Parmi les idées avancées figurent le droit au paramétrage ou encore une forme d’interopérabilité des algorithmes des réseaux sociaux.
À quelles conditions techniques ces propositions sont-elles envisageables ? Dans ce no 9 d’« Éclairage sur », le PEReN propose, en 4 fiches synthétiques, un tour d’horizon des possibilités et de leurs impacts sur les utilisateurs et les plateformes.
Figure 1 : Quatre pistes d’interopérabilité pour redonner le « choix aux utilisateurs »
Si ces quatre pistes d’interopérabilité ont vocation à permettre aux utilisateurs de bénéficier d’un service plus en accord avec leurs usages ou attentes, elles s’accompagneraient néanmoins pour eux inévitablement de contraintes en matière notamment de partage de données personnelles et de compréhension plus poussée du fonctionnement des différents systèmes algorithmiques d’une plateforme. Du côté des plateformes, ces modifications auraient probablement un impact sur leurs modèles économiques et les conduiraient à dévoiler certains mécanismes aujourd’hui peu transparents.
Permettre à des tiers de proposer le contenu d’une plateforme sur leur site ou application. Par exemple, les utilisateurs de YouTube ou Instagram pourraient accéder, depuis leur application, aux vidéos de TikTok
Les utilisateurs pourraient choisir une plateforme tierce qui propose une interface moins addictive, plus paramétrable ou plus adaptée à leur usage.
La plateforme devra mettre à disposition les informations des utilisateurs (activité, profil) qui y consentent, mais aussi l’ensemble de ses contenus aux autres plateformes (typiquement via une API).
Des acteurs tiers pourront convaincre les utilisateurs de choisir leur interface. On peut imaginer que pour les aider dans leur choix, ces acteurs pourront fournir des captures d’écran de l’interface, des avis d’utilisateurs ou encore une simulation d’utilisation. Si un utilisateur est déçu par sa nouvelle interface, il pourra toujours revenir au produit d’origine, mais l’aura fait au coût du partage de ses données.
Dans le cas de cercles non-publics (chaînes privées, groupes de conversation) où les contenus et l’activité des utilisateurs sont présumés privés, l’interopérabilité complète nécessiterait que l’ensemble des membres du cercle consentent au partage de ces informations avec une plateforme tierce. Bien que techniquement faisable, il paraît compliqué d’obtenir facilement un consentement unanime pour des cercles relativement larges. Pour des plateformes dont le contenu est majoritairement public, des acteurs tiers pourraient y voir l’opportunité d’obtenir les données personnelles et d’usage d’un nombre conséquent d’utilisateurs à faible coût. Ils obtiendraient en effet des données d’utilisation sans avoir à héberger ou produire de contenu.
Permettre à l’utilisateur de choisir un service de recommandation sur un réseau social autre que celui proposé d’office par la plateforme. La recommandation sert notamment à proposer des contenus exploratoires ou similaires.
Une recommandation personnalisée performante nécessite l’accès aux données d’utilisation de la plateforme ainsi qu’aux profils des utilisateurs. Pour concurrencer les systèmes proposés actuellement sur les grandes plateformes, ces dernières devraient potentiellement partager, avec les systèmes tiers, l’ensemble des données à leur disposition, sans quoi les tiers ne pourraient proposer de recommandation aussi performante. Autre scénario envisageable : partager des données plus agrégées (et donc moins sensibles), mais cela serait au détriment de la pertinence des recommandations. La plateforme devra également mettre à disposition l’ensemble de ses contenus.
Une interopérabilité des systèmes de recommandation conduirait potentiellement à un partage de données sensibles important si les plateformes tierces ont accès à toutes les données utilisées de nos jours par les systèmes.
Permettre à l’utilisateur de choisir un service (et donc une politique) de modération sur un réseau social
La plateforme devra ouvrir son service à la modération par des tiers. L’intégration technique devrait être similaire au cas actuel des plateformes qui délèguent déjà l’application de leur propre politique de modération à des prestataires. Elle devra notamment donner accès aux contenus sujets à la modération (publications, commentaires, médias, etc.)
Un service de modération décrira sa prestation au travers des différents types de contenus qu’il interdit. Ces types de contenu peuvent cependant être subjectifs et leur identification différer d’un prestataire à l’autre (par exemple sur la désinformation). Dans les faits, comme la modération pour un utilisateur ne devrait pas pouvoir impacter celle des autres utilisateurs, ni en particulier être moins disante que les obligations légales, cette interopérabilité de la modération ne se substituerait pas intégralement à une modération minimale appliquée par la plateforme avec laquelle elle devrait s’articuler. Ainsi, les modérateurs tiers ne pourront procéder qu’au masquage additionnel des contenus non supprimés préalablement. La modération est aussi un service imparfait dont la précision ou l’efficacité peut dépendre du prestataire et qui devrait être expliqué à l’utilisateur.
Similairement au cas de l’interopérabilité des interfaces, une modération par un tiers dans le cadre de cercles non-publics nécessiterait que l’ensemble des membres y consentent, ce qui paraît complexe à obtenir pour des groupes relativement larges. Pour la modération de contenus publics, le tiers aura évidemment besoin des données publiques lié au contenu à modérer, comme le contenu lui-même, ou encore son titre et sa description par exemple. Mais pour être vraiment efficace, la modération s’appuie aussi sur des données liées au profil du créateur ou à celui des utilisateurs qui y ont réagi. Il s’agit là de données personnelles sans lesquelles la modération tierce ne pourrait être tout à fait efficace.
Permettre à l’utilisateur de contrôler le paramétrage (notifications, contrôle parental, données personnelles, options d’accessibilité, etc.) sur différents réseaux sociaux de la même manière, typiquement via un outil centralisé.
L’utilisateur n’aurait plus besoin de se plonger dans les offres de paramétrages des différentes plateformes et pourrait appliquer la même configuration partout plus simplement.
Pour des raisons d’accessibilité, le format de paramétrage offert par les réseaux sociaux (pour contrôler certains aspects de l’interface ou de la recommandation par exemple) devrait idéalement être standardisé, ce qui semble complexe au vu de leur nature variée. Le paramétrage des notifications, par exemple, se fait généralement par catégorie (plus ou moins fine) de notifications. Il faudrait alors imaginer une catégorisation qui fonctionne pour un ensemble de plateformes.
Rassembler les dizaines de paramètres de chaque réseau social en un même endroit, avec des définitions de mêmes termes parfois différentes, demandera une interface extrêmement claire et une attention forte de l’utilisateur. Les grandes plateformes pourraient par ailleurs être tentées d’introduire des dark patterns dans un tel outil. Un suivi des conditions d’utilisation par l’outil, et indiqué à l’utilisateur, serait, à ce titre, important.
L’impact est ici relativement faible mais le service qui fournit la gestion interopérable des paramètres aura connaissance des plateformes sur lesquels les utilisateurs ont un compte, ainsi que certains choix qu’il aura opérés.
La collection « Éclairage sur… » du PEReN propose, dans un format didactique, des éléments d’analyse techniques sur des thèmes liés à la régulation des plateformes numériques. Retrouvez ici l’ensemble des numéros parus.